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URGENCE SEISME HAITI

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Le 1er juillet 2010

Lettre de Frère Francklin ARMAND

Six mois après le séisme du 12 janvier 2010

Mes Chers Amis,

Maintenant les pluies continuent de tomber chaque jour et les gens sont dans une situation inconfortable sous les tentes mais ils n’ont pas le choix pour le moment.

Laissez-moi encore une nouvelle fois résumer la situation globale d’Haïti :

Ce séisme a causé des pertes épouvantables mais les principales victimes sont en réalité des gens vivant dans  des maisons en dur, en béton tout court.  Ce sont les riches et les gens de la classe moyenne qui sont les plus affectés et tout le monde en parle peu, même les journaux.  Il faut savoir, en termes de catastrophes naturelles, que depuis  230 années le pays n’avait jamais connu de séisme majeur mais des cyclones qui affectaient des champs, des maisons paysannes tuant le bétail et provoquant des vies humaines. Il faut souligner aussi, que de gens des quartiers pauvres sont morts pour n’avoir jamais été éduqués au niveau des attitudes à garder pendant le passage d’un tremblement de terre, dans les écoles, les familles et même dans les églises. C’était le silence complet…  Un sujet tabou !  Absence de mémoire tout court.

Pour cela, je persiste à dire qu’un peuple qui n’a pas de mémoire historique est un peuple sans Histoire et risque toujours de répéter les erreurs du passé.  Nous avons commis également l’erreur d’avoir mis plus que 66% de notre produit intérieur brut à Port-au-Prince et dans quelques grandes villes de Province.  Nous devons prendre toute la mesure économico-sociale de ce qui se vit aujourd’hui en Haïti.  Pour tout dire, même au niveau de l’Eglise en Haïti nous y avions concentré nos principales grosses infrastructures.

Concrètement : Tout le monde maintenant veut avoir une maison, (même le dernier des pauvres), de la nourriture, de l’argent, pas nécessairement un boulot mais de l’argent, un lopin de terre.  Ce qui est tout à fait légitime. Il faut construire des maisons en bois mais en vérité le pays n’en dispose pas assez, nous avons coupé trop d’arbres !

Il faut donner à manger aux plus affamés, mais tout le monde a faim sauf ceux qui ont un emploi ou bien reçoivent de l’argent venant des familles de l’étranger ou des dons tout court.  Vous mettez un resto communautaire quelque part, presque tout le monde se porte client, même ceux qui ont un emploi ! Vous parlez de projets de construction de maisons, presque tout le monde se porte client.  Pour construire, il faut de la terre, c’est pour cela que la quasi-totalité des terres disponibles de l’Etat, ou bien appartenant à des absentéistes, ont été squattérisées à Port-au-Prince principalement.

Mais quelles en sont les raisons ?

Le pays est en train de payer le péché de sa jeunesse, nous avons accepté que 20% des nantis de Port-au-Prince ou de quelques grandes villes de Provinces s’accaparent 80% des biens du pays laissant les 20% restants aux 80% de la population.  Ce qui aggrave tout.

Par-dessus le marché,  la classe dirigeante de l’Etat, des Eglises et de la classe moyenne plus durement paient tous les frais de la casse.  Les éléments de la classe moyenne étaient en grande partie dans l’immobilier. Or, aujourd’hui, ce secteur est lourdement frappé, ce monde est littéralement quasi décapitalisé.

Le pays ne dispose d’aucune ressource pouvant nous aider à sortir du trou où il se trouve. Entre temps, la situation vient de se compliquer. Les zones de la paysannerie les plus touchées sont Léogane, Jacmel, Petit Goâve et quelques endroits proches des Nippes.  Mais le séisme a intensifié un processus encore, ce que j’ai toujours appelé la ruralisation de l’urbain : Des paysans en grande partie n’ayant pas vécu le tremblement de terre, entendent qu’il y a à Port-au-Prince une aide massive gérée par la Communauté Internationale dans le pays avec la possibilité de nourrir des sinistrés et de construire une maison pour chaque victime. Tout cela est dans l’imaginaire des gens.  En finale, beaucoup de paysans se disent ceci : « En attendant que les « blancs » et le gouvernement haïtien installent les victimes sous des abris provisoires, comme éternelles victimes non reconnues et patentées, installons-nous sous des toiles dans l’attente paisible de notre nouvelle maison !… »  Mais alors, qui paiera la facture ? L’’Etat ? La Communauté Internationale ? Les ONG ?  Est-ce dans un geste de générosité du Père Noël ?

Entre-temps, le salaire minimum a été remanié par l’Etat haïtien en acceptant de payer maintenant 200 gourdes par jour.  Pour recapitaliser des victimes pauvres de Port-au-Prince et de quelques villes de Province, le programme de Cash for Work a payé 200 gourdes par jour.  Beaucoup de paysans dans une attitude « d’ayant droit » et « d’éternelles victimes » se font embaucher dans ce programme.  Conséquences de tout cela, tous les autres paysans font pression en disant qu’ils doivent toucher 200 gourdes par jour aussi comme journalier agricole.  Mais en réalité, un paysan paie un journalier 75 gourdes plus un repas par jour.  Aujourd’hui d’immenses champs sont restés en friche parce que les tenants de 200 gourdes ne veulent plus travailler pour seulement 75 gourdes et ceux qui normalement acceptaient  les 75 gourdes, demandent 200 gourdes !  Et pourtant, des tonnes et des tonnes de semences ont été distribuées en vue d’augmenter la production agricole de cette année et on disait : ‘’Dans six mois après le séisme, nous devrons être en mesure de produire une récolte abondante pour se nourrir et de ce fait, diminuer l’importation des produits de base, étrangers.’’

A mon sens, le tableau est sombre et complexe. Mais en dehors d’activités de développement agricole, d’industrialisations massives, le pays ne s’en sortira pas.  La tendance est de faire appel aux ONG comme par le passé.  Il ne faut pas.   Une ONG peut jouer un rôle d’animation, de formation, d’éducation, et d’encadrement, mais pour tout ce qui touche au développement économique durable, l’Etat doit faire appel à des Entreprises de métiers avec au retour promesses d’investissements humain, social, environnemental,  et écologique dans les lieux où ces entreprises sont situées.

Nous devons massivement créer des écoles d’Entrepreneurs responsables, citoyens tout azimut qui formeront et encadreront en amont et en aval des étudiants pour le décollage économique du pays.  Il faut ouvrir des écoles de formation professionnelles et manuelles modulaires qui formeront immédiatement des maçons, des plombiers, des charpentiers, des ébénistes, des soudeurs, des maîtres greffeurs, des électriciens, des mécaniciens, des réparateurs d’engins lourds, de motocyclettes et de véhicules électroniques, des bouchers, des restaurateurs, des barmans, des cuisiniers.  Au fur et à mesure, les écoles primaires jusqu’au bac devraient être désormais gratuites moyennant la participation des parents et des grands élèves. Tous les étudiants d’Université d’Etat et Privée, devraient payer leurs études ou bien, chercheraient un prêt bancaire, ou une bourse d’excellence. 

Il faut construire des maisons qui appartiendront à des sociétés ayant l’expertise.  La terre restera propriété de l’Etat ou de ces sociétés avec un contrat de vente bien ficelé, spécifiant clairement que cette maison et la terre sont la propriété éternelle de la famille bénéficiaire.  Mais, il ne pourra être question de revente, de location et de sous location. Ces bénéficiaires paieront mensuellement ou annuellement une somme correspondant à la situation économique de ces derniers.

Une fois pour toutes il faut mettre fin à l’impunité, à la corruption et à la vente de la justice aux plus offrants dans le pays.  Nous devons arrêter de faire du saupoudrage et du bricolage.

A Pandiassou, nous allons lancer tout de suite, une nouvelle école professionnelle pour des jeunes n’ayant jamais été à l’école, développer des ateliers de transformation.  Nous envisageons la mise en place de maisons antisismiques pour les victimes logées sous les tentes chez nous.
En résumé, ces préoccupations rentrent dans la mission et la contribution de toujours de l’Eglise Catholique dont Vatican II en fait largement écho dans le document  Gaudium es Spes  et ailleurs dans celui d’Aparecida.  Cette mission confiée par l’Eglise en Haïti aux PFI-PSI, met en scène ce qu’a été la vie religieuse à travers l’histoire et pour paraphraser le Pape Paul VI qui disait : « « instaurer la civilisation de l’amour » où la justice, la liberté, la paix et le développement intégral de la personne et des peuples concourent au bien de la communauté humaine. » (José Flores, 1999)

Seigneur Jésus, Dieu de lumière et de grâce, ne laisse plus désormais la misère et le désespoir nous parler et nous conseiller dans cette Haïti que tu chéris comme la prunelle de tes yeux.

Francklin

Le 7 juin 2010

Lettre de Frère Francklin ARMAND

Chers Amis du monde entier,

Notre Pays continue à subir les retombées du séisme. Les bonnes intentions, les bonnes volontés mille fois exprimées, les sommes abyssales votées pour Haïti sont dans les caisses et en partie, des effets timides sont mis en branle au niveau du programme de Cash For Work, d’un grand nombre d’ONG présents et oeuvrant sur le terrain.

L’Etat Haïtien a pris maintes dispositions en légiférant, en nommant des différentes commissions pour le suivi du séisme. Mais nous attendons l’atterrissage massif des projets souhaités et attendus par la population des plus vulnérables à Port-au-Prince, à Petit Goâve, à Jacmel et Léogane mais aussi dans les lieux des victimes indirectes se situant sur l’ensemble du Pays.

Comme dans tous les pays du monde, l’année précédent les élections générales est souvent, toujours tumultueuse, tapageuse. Maintes politiques qui faisaient partie du Gouvernement Préval/Alexis ou Michelle Pierre-Louis ou Bellerive soit comme Ministres ou Conseillers ou alliés déclarés tout court, se mettent  de manière éhontée en face du Gouvernement Préval / Bellerive exigeant son départ et celui de la Minustah.

Certains Lavalas, pas des moindres, gagnent les rues également pour demander le retour d’Aristide et le départ de René Préval. La présence des Lavalassiens dans les rues étonne maints observateurs … Comment peuvent-ils être dans les rues avec ceux qui les ont chassés du pouvoir avant la fin même du mandat de Jean Bertrand Aristide et tout le mal que ce départ précipité a causé au Pays et aux lavalassiens des quartiers populaires : morts, emprisonnements, tuerie, bannissement, exil… Quelle ironie du sort !!!  Je ne veux pas dire qu’il n’y a pas d’erreurs venant du pouvoir en place.

Cependant, ce mouvement de grève déambulant deux fois par semaine dans les rues de la Capitale peut se transformer en un mouvement incontrôlable et toutes les conditions sont réunies pour cela : Mécontentement de la majorité de la population sous des tentes en pleine saison pluvieuse dont la majorité ayant tous les problèmes en même temps : personnels, familiaux et régionaux.

L’Etat n’ayant pas tous les moyens de sa politique et n’étant pas le payeur de la danse, il observe une prudence, une timidité dans le discours qui ne rassure pas totalement la population d’où certaines frustrations, énervements, disons les choses crûment : de révolte un peu camouflée de la part d’un large secteur de la population de Port-au-Prince et de certaines villes de Province. Vendredi dernier, une manifestation organisée par le MPP de Chavannes Jean-Baptiste a mis des milliers de gens dans les rues en réclamant le départ de René Préval et dénonçant la firme Américaine Monsanto.

Dans la situation actuelle du pays, quelque soit les griefs qu’on peut avoir contre les Nations Unies et le Gouvernement en place, on devrait faire tout pour ne pas mettre  Haïti dans une situation d’instabilité. Pays déjà dans une situation d’instabilité chronique depuis de nombreuses années !

Nos amis Dominicains ont compris depuis les 30 dernières années, la nécessité de garder leur pays stable. Aujourd’hui, bien les en prend et les retombées d’un tel choix sont évidentes chez eux. Trop de nos compatriotes Haïtiens souffrent de la maladie de chefferie et de la prise de pouvoir illégale, au mépris systématique de la loi alors que c’est au nom de ces mêmes lois qu’ils veulent être au timon des affaires du pays.

Il faut de tout pour faire un monde. La tolérance est une vertu cardinale dans ce monde interreligieux, interculturel mais en Haïti, si nous avons besoin de cigales, la nécessité se fait de plus en plus sentir d’avoir aussi des fourmis constructives.

«  Il faut un consensus national pour relever la nation et rebâtir Haïti. »
«  La culture doit devenir la norme anti-sismique de la reconstruction.»

Au niveau de l’Eglise, nous nous engageons et suivons de près tout ce qui se fait. Nous ne voulons pas tomber dans la dénonciation stérile risquant de mettre de l’huile sur le feu. Le tremblement de terre du 12 janvier, tombant sur nous comme une tragédie est l’une des plus grandes catastrophes marquante d’une certaine manière depuis 1945. C’est le premier défi majeur qui se pose aux Nations Unies. 250 000 morts en moins de 40 secondes !

Le monde est à pied d’œuvre en Haïti. Tout le monde veut aider Haïti ! Nous supplions à genoux nos compatriotes haïtiens de se ressaisir, de se dépasser, pour dégager un espace où nous pouvons, à côté, avec tous les hommes et les femmes de bonne volonté et du monde entier remettre Haïti debout.

Dieu nous remerciera, nos ancêtres également et nous serons dignes de ces hommes et de ces femmes venus d’Afrique les pieds nus pour forger ce que l’on était : Haïti, la colonie la plus riche du monde !

Mettons-nous debout ! Avançons la main dans la main. Nos Fraternités de l’Incarnation s’inscrivent dans la catégorie des fourmis avec Jésus qui a été un rude travailleur pour Dieu, pour tous les humains et en particulier pour les plus pauvres à l’exemple du Frère Charles de Jésus qui disait : « L’amour de Jésus et l’amour du frère, c’est toute ma vie. » Lui, qui avait fait de l’Eucharistie et du pauvre, les deux colonnes qui étayaient sa Foi et son engagement.

Un jour, quelques enfants ‘’des rues’’ sont venus me voir pour me dire : Frère, nous avons un problème. Je leur demande : lequel ? Ils me répondent : les gens occupent nos places dans les rues en installant leurs tentes. Peux-tu demander au Frère Jeff de nous accueillir à nouveau au centre de Carrefour ? Ces enfants ont fendu mon cœur en me disant cela. Dans la rue, ils se faisaient appeler ’’petits rats’’, aujourd’hui, tous peuvent se faire appeler ‘’petits rats.’ Quelle tristesse !

Ne nous déchirons pas ! Ne nous violentons pas ! Soyons raisonnables ! En effet, le mal qui nous tombe dessus après le 12 Janvier ne peut pas se guérir dans l’auto flagellation et la recherche d’un bouc émissaire. Personne n’est responsable du séisme. Laissons gagner Haïti ! Le bien, ce qui est juste et beau.

Francklin

Le 20 avril 2010

Lettre de Frère Francklin ARMAND

Mes Chers Amis,

Merci pour votre encouragement,  j’en ai grand besoin car la tâche est  de plus en plus urgente et il faut sortir des sentiers battus, créer de nouvelles perspectives, rectifier son tir et sa vision quotidienne.

Heureusement, le Seigneur est au poste et assure comme toujours la commande. ‘’ Paul a planté, Appolos a arrosé mais finalement c’est Dieu qui étaye la croissance.’’

Notre pays prend un tournant important dans son histoire. C’est la première fois que le monde entier est chez nous, veut accompagner mais il y a maintes choses qu’on ne peut faire à la place de l’autre, même de l’autre qu’on aime éperdument : manger, boire, dormir, s’asseoir, marcher… Bien sûr, on peut à la rigueur faire avec et être à côté de l’autre.

Nous, haïtiens, haïtiennes, serons-nous à la hauteur de la tâche et ferons-nous l’effort d’intelligence politique, adéquat, d’intelligence tout court pour sortir le pays du gouffre où il est aujourd’hui, sans aucun sentiment d’auto-flagellation ou d’auto-destruction ? De toutes les façons, notre mal ne vient pas et ne viendra pas d’ailleurs car dans toute société primitive, le mal  vient toujours d’ailleurs… Aurons-nous le courage de dépasser cette vision manichéenne en Haïti où les choses sont toujours  abordées en noir ou blanc, le bon d’un côté et le mauvais de l’autre.

Haïti est notre mère patrie mais y vivons malheureusement pour beaucoup comme des gens en transit, à destination finale ‘’je ne sais où’ peut-être  le Ciel ?

Pour ma part, j’en conviens qu’on puisse être présent partout mais en vérité, nous n’avons qu’un seul pays : Haïti. Le temps est à l’entente, au respect réciproque, à la tolérance et à la main à la pâte. Il n’y a plus de place pour les phraséologies, les ‘’pousseurs de son’’et les donateurs de leçon.

Nous devons profiter de l’opportunité que nous offre la Communauté Internationale pour développer Haïti. Aujourd’hui, un large secteur exhibe leur carte d’occupation du pays. L’humilité primaire nous fait l’obligation de prendre la mesure et le trou dans lequel nous nous sommes mis avec la complexité exogène certes, mais nous en sommes responsables.

En dépit de tout, nous avons l’espoir que les choses changeront, l’expérience que nous faisons avec cette nouvelle promotion d’entrepreneurs agricoles ne fait que corroborer cela. 62% de la population haïtienne ont moins de 20 ans. C’est une richesse abyssale et la bonne volonté est là. Les jeunes ont besoin de défi. Nous leur en proposons deux : Etre soldat et ‘’révolutionnaire’’ en Haïti.

Pour avoir été éduqué par un militaire, Capitaine de l’Armée, j’ai appris à vivre dans cette dynamique dès ma plus tendre enfance. Soulignons en passant que je faisais mes premières années du primaire à l’unique école fondée pour les enfants des militaires. Les maîtres mots étaient : ordre, discipline, principe. On reçoit l’ordre, on l’exécute et on en rend compte. Les élèves viennent de recevoir l’uniforme qu’ils doivent porter obligatoirement aux cours, au réfectoire et à la prière commune. Tu me connais suffisamment  pour savoir que je n’écris pas cela pour te faire plaisir. Le problème d’Haïti est simple : Après  trois siècles d’asservissement, nous persistons à édifier une société en dehors de tout principe, ordre et discipline avec une mentalité de chefferie tuatoire et c’est dangereux de parler  de militaire, très dangereux dans le pays mais nous utilisons le mot en lui donnant une autre  sémantique : soldat sans arme ni bâton pour être toujours prêt à servir dans la disponibilité et la responsabilité en vue de forger une paysannerie forte et prospère. Nous espérions que l’Armée Française cantonnée dans les Antilles à travers leur programme de service militaire adapté allait nous accompagner  mais le fait de l’absence  de l’Armée en Haïti rend la ‘’mécanique’’ impossible. Par contre, il y a eu une rencontre entre les autorités de l’Armée Française des Antilles et les numéros 2 et 3 de la Police Nationale haïtienne à Pandiassou afin de confier cet accompagnement à  notre Police. Dans ce cas précis, on parlerait plutôt de la formation d’une Police de proximité.  La mentalité de la Police actuellement ne s’y prête pas encore et son engagement n’est pas pour demain !

Une telle approche vise à contrer cette mentalité nouvelle où le patriotisme, le service pour et au nom des autres se laminent et n’est pas globalement au rendez-vous en Haïti. Le dernier séisme nous a donné de constater de visu le nombre élevé d’enfants haïtiens nés aux USA qui ont été rapatriés comme citoyens américains dans un pays où nous n’avons pas encore la double nationalité reconnue. Peut-être, à tort ? Nous constatons  que le nombre d’adultes qui partent est aussi très élevé…

Qui est aujourd’hui prêt à mourir pour le Pays ?

Malheureusement, l’Armée a été implosée. Nous n’en avons pas. C’est un sérieux problème ! 

Nous avons la Foi en Dieu, en l’homme, en l’avenir d’Haïti. Espérons contre toute Espérance.

Francklin

Le 30 mars 2010

Lettre de Frère Francklin ARMAND

77 jours après le séisme (bagay la)

Mes Chers Amis,

Un jour : Quelqu’un m’a interrogé en me disant ceci : « Où donc ce peuple trouve t-il la force de vivre et de s’engager après un tel séisme ?  Et un autre de dire : « On ne voit nulle part ailleurs, une telle envie de vivre. D’où vient cette soif ?

Ces questions m’ont inspiré à écrire cet article.

Notre pays continue à traîner à l’issue du séisme : une insécurité et un traumatisme à peine croyables. La majorité de la population Port-au-Princienne et des autres villes touchées, vit sous des tentes en plastique, en toile ou des bâches tout court. C’est un cauchemar inouï à chaque averse.

La terre continue à trembler à la Capitale et deux fois dans la deuxième ville du pays, le Cap-Haïtien où il y a eu deux secousses  de 4.5 (points) le même jour.

Les pluies rendent la vie dure à la population. Si la situation socio-économique avant  séisme commençait à être légèrement améliorée, les dégâts causés par le tremblement de terre ont tout fait voler en éclat. Comment expliquer  que la majorité des pauvres du pays et des haïtiens riches, lourdement frappés soient encore debout comme un roseau ?  Je vais essayer de donner les raisons :   Nous sommes un peuple à la fois religieux  pour la grande majorité et croyant. Sur Dieu et les esprits, nous faisons tout reposer. Oui, tout. C’est tout à fait comme l’homme Vétérotestamentaire. Notre culture forgée par notre histoire fait du peuple haïtien, un peuple endurant, résiliant et fort. Nous sommes aussi un peuple plein d’humour et c’est une chance pour nous. Il faut se mettre à l’écoute pour comprendre l’humour des pauvres gens en décrivant tout ce qui s’est passé pendant le séisme, à travers des blagues, des anecdotes, certaines sont tellement comiques que c’est à se tordre de rire. Un petit exemple : Une dame vendait de la viande dans sa boucherie. Un chien passe et attrape un morceau important. Furibonde, elle saute dehors pour enlever la viande de la gueule du chien et la maison où elle se trouvait s’écroule derrière elle ! Un ‘’loustic’’ commentant le fait, dit : « Même les animaux ont sauvé des gens du séisme !»   Deux fiancés se disputaient entr’eux, lui, quitte la maison furieux pour aller chez lui. Elle, sort dehors pour li dire une bêtise parce qu’elle était fâchée. La maison est tombée et tous les gens qui se trouvaient à l’intérieur ont péri !

Si  à certains points de vue, la nature gâte l’haïtien, à d’autres, nous sommes vraiment maltraités par elle et si nous gardons la tête au-dessus de l’eau, c’est grâce à Dieu certes, et à notre sens de l’humour, notre capacité de rire, de sourire, et notre grand sens de la fête même dans les pires moments. En milieu rural, c’est au rythme du chant, du rire, de la fête et de la danse qu’on  enterre les morts. La veillée mortuaire est aussi marquée par une ambiance festive où les gens chantent, dansent, se racontent des histoires, disent des blagues, jouant aux cartes et mangent ensemble.

L’haïtien en général, n’a pas besoin de grand’chose pour se recréer et créer des espaces festifs : Après une victoire de l’équipe brésilienne ou d’argentine, spontanément, l’haïtien est dans la rue le soir même pour faire la fête… Qu’y a-t-il de vraiment commun entre le Brésil et l’Haïtien ? Dieu seul le sait ! Facilement, l’haïtien dira : « je suis brésilien ou argentin. » Ils se bagarrent entr’eux après la défaite d’une de ces deux équipes.  Au moment de l’accident d’un véhicule, l’haïtien s’attriste, compatit à la cause de la victime, va donner un coup de mains mais cherche aussi à avoir le numéro de la plaque du véhicule pour aller jouer à la loterie avec la certitude qu’il va gagner parce que le soir d’avant, un esprit était venu lui souffler à l’oreille qu’il doit miser sur tel numéro pour gagner !

L’Haïtien sait se moquer de lui-même en riant facilement et cela désarme l’expatrié, choqué, interloqué qui se demande : Pourquoi rit-il ?

Les gens pauvres jouent tout le temps, les hommes en particulier et donnent souvent l’impression qu’ils se disputent ou se battent entr’eux.

La joie de vivre du peuple Haïtien est contagieuse et thérapeutique. C’est la raison qui explique que nous avons peu de gens fous et de suicides dans le Pays. Certains expatriés me disent souvent : Le peuple haïtien est un peuple de résignés, de fatalistes, d’amnésiques, subissant et acceptant tout. Mais je leur réponds qu’ils ont une fausse vision de l’haïtien. Cette manière d’être et de paraître exprime de préférence une sagesse profonde et une capacité inouïe et réaliste d’attente favorable pour dire ou faire quelque chose. Il sait qu’il ne peut pas échouer et qu’il ne peut pas se payer le luxe de se lancer dans des aventures sans lendemain comme individu et comme peuple mais il a aussi peur de la mort.

En revanche, cette mentalité constitue un frein énorme au développement socio-économique d’un peuple. L’haïtien ne croit pas du tout qu’un compatriote  puisse accéder à la richesse par un effort physique et intellectuel soutenu et opiniâtre. Dans l’imaginaire de l’haïtien, celui qui a réussi a volé, il fait partie d’une gang, reçoit l’héritage d’un esprit (loa) des ancêtres, donne sa femme ou ses enfants comme gage. L’haïtien corrompu, malhonnête, se fait  trop facilement coller le titre  d’homme intelligent, bluffeur. A côté de cela, il y a le culte à l’inaction et la peur du succès.

Pendant deux grands moments de l’année, le peuple exhibe chaudement son humour et sa joie de vivre dans une liesse collective et populaire : La période carnavalesque et le rara (fête traditionnelle et très populaire organisée pendant la semaine sainte. Parmi les deux, le temps du rara me sidère toujours. Comment comprendre la cohabitation de la fête rara et les festivités du vendredi-saint ? La Croix et la liesse populaire, la célébration de la mort de Jésus-Christ au rythme du tambour et de libations de toutes sortes ?  C’est ce qui faisait dire à l’un de nos grands poètes : « Le peuple haïtien est un peuple qui rit, qui chante et qui pleure. » Un peuple roseau qui plie mais ne rompt pas.

Qui peut trouver l’explication de ces faits ? Un peuple qui vit majoritairement avec moins d’un dollar us par jour et dans des conditions presque proches de la mort, qui veut vivre, il ne demande que cela. Mystère !

Mais, aujourd’hui, concrètement, où en sommes-nous dans ce Pays ?

L’aide massive promise par la Communauté Internationale arrive au compte-goutte dans les coins les plus reculés où se réfugient tous ceux et celles qui ont fuient la capitale par peur de nouvelles répliques. Certaines personnes ou stations de radio, augmentent cette psychose de peur chez les gens. La décentralisation et la déconcentration du pays sont deux réalités qui s’imposent à nous de manière brutale et c’est une chance pour le développement durable du pays. Mais si rien n’est dit, si rien n’est fait, si la population n’est pas en confiance et si tout continue à évoluer comme par le passé, comme si de rien n’était, la population peut retourner massivement à Port-au-Prince. Dans ce cas, nous aurons manqué encore une fois, à un rendez-vous important de l’histoire. En vérité, le Gouvernement glane des « sous » où c’est possible mais hésite à annoncer ses projets de manière nette et claire, parce que le chat échaudé craint l’eau froide. Maintes fois dans le passé, des annonces ont été publiées tambour battant et la montagne a accouché d’une souris …

Et pourtant, la population a besoin d’aide pour se nourrir, de travail pour prendre sa vie en mains et de crédit hypothécaire en vue de construire des maisons parasismique. Cette fois-ci, la création d’emploi est urgente à travers le Cash For Work et le Food For Work. Les restos communautaires sont bienvenus pour les réfugiés qui n’ont ni toit, ni cuisinière pour préparer à manger. La présence de psychologue est de plus en plus nécessaire car de nouveaux enfants ont des troubles sérieux sur le plan psychique, ils méritent d’être accompagnés et assistés. Les paysans ont besoin de semences, de pompes d’irrigation et d’encadrement technique pour affronter la nouvelle saison des pluies. Les gens du pays profond attendent mais qui comblera leur attente ?

Quid de la réouverture des classes ! Si le gouvernement s’est prononcé  pour la réouverture dans les zones qui n’ont pas été affectées par le séisme concernant Port-au-Prince et les autres villes atteintes, aucune décision n’a été encore officiellement annoncée. Les parents nantis envoient leurs progénitures à l’étranger et d’autres, dans des villes de province « Save ». Mais la réouverture des classes à Port-au-Prince et ailleurs n’est pas une mince entreprise. Je le dis par expérience pour notre Institut René et Françoise de la Serre. Les raisons : Les Institutions victimes sont très nombreuses. Beaucoup de Professeurs ont perdu leurs maisons et tous leurs biens mêmes, des membres de leur famille. D’autres, ne pouvant pas joindre ‘les deux bouts’ se réfugient en Province. S’ils reviennent, où seront-ils relogés ? Le spectre de nouvelles répliques est omniprésent dans la tête de ces derniers. Où loger les nouvelles salles de classes ? Pour les familles victimes qui ont tout perdu, l’Etat a promis de leur venir en aide. Sera-t-il en mesure  d’honorer  ses promesses ? Que fera-t-on des chiens enragés qui vadrouillent dans les rues, mordant des enfants ? Nous allons tout faire en ce qui nous concerne pour la réouverture des classes mais la tâche est immense et titanique !

Merci à tous les amis à travers le monde qui nous aiment, nous font confiance et nous donnent la chance de vivre et d’exister comme peuple libre, indépendant et fier.

Dieu, Père de Jésus, de l’unique histoire du monde et de l’humanité, Dieu de la Vie, de la Vie en abondance, recrée en nous ta Vie et donnes-nous l’espoir et l’Espérance d’une vie meilleure. Merci Vie, merci Vie Eternelle. Maranatha !

Joyeuse Fête de Pâques !

Francklin

Le 15 février 2010

Lettre de Frère Francklin ARMAND

30 jours après le séisme

Chers Amis de mon Pays et Amis du monde entier,

J’avais vécu le séisme à Port-au-Prince dans ma chair et dans mes os et, pour agir à la manière d’une couleuvre «chwal» de mon pays, quand vous lui faites peur, elle prend rapidement la clef des champs mais revient après pour savoir la raison.

Je suis retourné à Port-au-Prince pour voir et revoir tout ce que je n’avais pas eu le courage de regarder parce que je suis lie charnellement a ce coin de terre qui m’a vu naître.
Qu’ai-je vu ?  Plus d’un million d’hommes et de femmes qui vivent à la « belle étoile »soit sous des tentes imperméables ou simplement sous une toile suspendue. Cette dernière peut tromper le soleil mais pas la pluie. Des millions d’hommes et de femmes implorent quotidiennement le ciel que son eau ne tombe pas ! Des milliers d’enfants et de petits enfants dorment dans les rues en compagnie de leurs familles.

Aujourd’hui, un nombre important souffre de la fièvre, de maladies gastro-entérites. Ils font des cauchemars… Le passage d’un engin passant dans les rues ou d’un hélicoptère incite les enfants à fuir ou à se cacher quelque part en disant :
 « Men bagay la ! » (Voici la chose!). Les gens vivent dans une peur bleue du séisme et   n’osent plus citer son nom, préférant l’appeler «bagay la»… « Men bagay la ! » disent-ils maintenant. La psychose de peur tend à occuper l’espace haïtien, suite aux dires de certains experts internationaux préconisant a tort ou a raison qu’il y aura d’autres répliques encore plus sévères que les précédentes. La récente secousse de 5 points de Californie enfonce le clou. Conséquences : Tout le monde est encore dans les rues, certains sans maison ; pour d’autres, maison fissurée.
Hier, 10 Février, il y a eu  une nouvelle réplique de 4 points sur l’échelle de Ritcher. La psychose de peur augmente. Les gens sont restés à la belle étoile et pour comble de malheur, le même soir, la pluie s’est abattue sur la population. Le 12 février, la terre a tremble aux Cayes, la Capitale du Sud du Pays. Pour tout dire : C’est une tragédie !

L’autre jour, une association de jeunes m’avait invité à donner une Conférence pour parler a 200 Universitaires sur la position de l’Eglise devant la tragédie qui nous tombe ‘dessus’ en Haïti. Apres mon exposé, j’ai laissé la salle cinq minutes et puis, j’ai entendu un vacarme : Les 200 jeunes ont fui la salle en criant : « Men bagay la ! ». Ne comprenant rien, je me suis mis à courir comme monsieur tout le monde… Mais en réalité, que s’est-il passé ? Un rouleau compresseur passait dans une rue à coté et la terre tremblait ! Je me suis mis a rire de moi-même après coup…Les jeunes m’ont vu courir sans savoir pourquoi ni ou aller ! Tout cela pour dire que plus de trois millions de compatriotes sont habités d’un traumatisme profond. Partout où vous passez, les gens vous demandent à corps et a cris : Donnez-nous des tentes, de la nourriture, de l’eau et des médicaments !

Mais qu’est-ce qui se passe ?
La réalité est que l’aide n’arrive pas partout dans Port-au-Prince et dans le pays profond. C’est encore pire dans le Plateau Central où je vis. Une commune sur douze reçoit de l’aide. Des raisons géostratégiques et géopolitiques inavouables freinent la distribution de l’aide internationale à Port-au-Prince. Par contre, je suis surpris de voir des gens de mon pays qui n’ont rien, qui se mettent à l’étroit pour d’autres, pour accueillir et partager leurs maigres provisions alimentaires. Héberger sous leur toit des gens qu’ils ne connaissent même pas. Des groupes d’une commune voisine préparent des sandwichs et des boissons gazeuses pour venir en aide à des malades de l’Hôpital, des enfants orphelins chez eux. Il y a beaucoup d’enfants orphelins après le séisme. La solidarité haïtienne entre les plus pauvres est exemplaire. Une femme vivant en France vient de me demander d’accueillir quatre de ses petits-enfants dont les Parents sont éteints par le séisme.

Etant donné que l’Ambassadeur Didier LE BRET et moi étions à la genèse de l’initiative pour l’acheminement de l’aide dans le Département du Centre, tous les Maires et les Associations de la zone tombent sur moi car ils ne peuvent se rendre à l’Ambassade de France à Port-au-Prince. Les membres du Gouvernement, étant victimes autant que le reste de la population, ne se manifestent quasiment pas. Nous n’avons aucune visite officielle, hormis la première Dame de la République venue, accompagnée de Didier Le Bret, notre nouvel Ambassadeur de France en Haïti.

De notre coté, pour faire face a la situation en lien avec le Comite Départemental dont nous sommes membres, nous avons à date, mis en place :
50 tentes, don de l’Ambassadeur pouvant abriter des familles de 10 personnes. Nous en avons reçu 20 autres nouvelles. Mise en place de 5 Restaurants Communautaires dans la région hinchoise pour 500 personnes. Accueil des malades ou blessés a l’hôpital de Pandiassou. Achat de Médicaments pour les malades. Mise en place d’une structure des bénévoles pour aider a l’accompagnement des victimes. Prise en charge des 300 victimes et infirmes sous les tentes. Programme difficile à gérer dans le sens que la Communauté Internationale qui apporte son aide, ne prévoit qu’un seul repas chaud par jour. Mais, vu que beaucoup de victimes arrivent de Port-au-Prince, sans rien, il faut tout prendre en charge : 3 repas par jour, nécessaire de toilette, livres, scolarité des enfants, soins sanitaires, habillement, transport, éclairage et imprévus… Prise en charge aussi des médecins, infirmiers et auxiliaires de l’hôpital de Pandiassou. Prise en charge des malades hospitalisés. Accueil des officiels de l’Ambassade de France, des autorités de passage, de l’Armée Française puis la Gendarmerie, à la Fraternité.
Nous allons  recevoir au Nom des PFI-PSI, 10 Containers de nourriture de 40 pieds en provenance du Canada. Nous travaillons de concert avec les Responsables de la Mission de l’ONU à Hinche pour le dédouanement et la sécurisation de Port-au-Prince jusqu'à Hinche. Nous nous ferons accompagner de la Minustah pour assurer le convoi Port-au-Prince-Hinche.

Cette aide était destinée pour Pandiassou et la région de Hinche mais nous comptons l’étendre pour les victimes des 12 communes qui n’ont encore rien reçu comme soutien et ça grogne !... A Port-au-Prince, les gens qui n’ont encore rien reçu manifestent dans les rues et exigent le départ du Gouvernement. Ce mouvement risque de se généraliser si rien n’est fait.
Nous avons eu une rencontre avec les responsables des 12 Communes et, demain samedi, toutes les listes des victimes seront déposées chez nous. A partir de lundi après-midi, un planning sera établi avec la Minustah  pour organiser la distribution.
Nous prévoyons d’aider 52 000 personnes. Tous auront une carte en mains et ce sont les femmes  qui recevront les colis parce qu’elles sont plus paisibles que les hommes. C’est peut-être une mission historique mais la charité n’a pas de frontière…

Comme nous avons insisté, la mobilisation et le cap sont mis sur la production alimentaire. Nous ouvrons à cette fin, le 15 février prochain, l’Ecole d’Entrepreneurs Agricoles dans le but d’inciter la population à se remettre au travail. Tous les hommes accueillis dans les camps trouveront un emploi et les femmes dans les restos avec d’autres petits emplois communautaires. Tous les enfants ont déjà repris les cours (anciens élèves et la masse de ceux qui arrivent de Port-au-Prince)
A la lumière de cette tragédie, nous faisons une relecture spirituelle de notre histoire de peuple et nous nous posons maintes questions : Quelle est la vraie richesse de l’humain ? Une belle maison ? Une belle voiture ? De beaux tableaux ? Le luxe partout ?
Pour avoir connu après 230 ans un séisme dévastateur, nous commençons a nous demander si la richesse véritable n’est pas plutôt dans le cœur et l’esprit des individus et dans les valeurs que nous priorisons telles que le travail bien fait, le partage, le rêve, la générosité, la miséricorde, la fraternité, l’amour, la charité, la joie et la paix ?
Nous pensons : Jésus-Christ a finalement raison et il vaincra en vérité ! Merci Jésus-Christ. Tu as donne un sens a notre existence, tu as connu la Croix, tu as traverse le sacrement de la mort et maintenant, tu es Joie éternelle. En toi, Dieu est tout en tous.
Je m’en voudrais de terminer cette lettre sans remercier de tout cœur chacun et chacune de vous qui avez su manifester de la compassion, de la compréhension et aiguiser votre générosité pour venir en aide à notre peuple éploré et martyr. Nous ne sommes pas prêts d’oublier, même si nous savons bien que notre tache commence ...

Francklin

Le 4 février 2010 | LEMONDE.FR

Reportage
Haïti cherche des solutions pour reloger ses sinistrés
Pandiassou et Port-au-Prince, envoyé spécial

En moins d'une demi-journée, le campement a été installé dans une prairie appartenant aux Petits Frères de l'incarnation, à Pandiassou, un village du Plateau central, à 135 kilomètres au nord-est de Port-au-Prince. De jeunes Antillais du service militaire adapté (SMA) ont aligné les tentes, avec l'aide de réfugiés qui ont fui Port-au-Prince après le tremblement de terre du 12 janvier.

"Il y a plus de 52 000 réfugiés dans le département du plateau central", affirme le frère Armand Franklin. Ce religieux a multiplié les projets de développement dans la région. Avec Chavannes Jean-Baptiste, le fondateur du Mouvement des paysans de Papaye, une communauté voisine, il a obtenu l'appui des autorités françaises et de plusieurs organisations non gouvernementales (ONG) pour installer trois campements pouvant accueillir environ 2 000 sinistrés durant six mois.

Maintenus à distance par un cordon de casques bleus jordaniens et népalais, la plupart des réfugiés observent la petite cérémonie d'inauguration. "Ma maison a été écrasée. J'ai pris un camion pour me réfugier chez mon père", raconte Jean-Baptiste Bellange. "C'est une situation embarrassante, car j'ai besoin de retrouver un emploi", ajoute cet instituteur qui enseignait à l'école Sainte-Thérèse d'Avila, détruite par le tremblement de terre. Comme lui, nombre de rescapés se disent prêts à rester sur le Plateau central s'ils y trouvent du travail. "Il faut mobiliser toutes les énergies et relancer la production nationale, car nous ne voulons pas être un peuple éternellement assisté", soutient frère Armand. Il annonce des stages de formation professionnelle et l'ouverture d'une vingtaine de restaurants communautaires où les plats seront vendus au dixième de leur coût.

Trois semaines après le séisme qui a fait plus de 200 000 morts, selon la dernière estimation du premier ministre, Jean-Max Bellerive, les avis divergent à propos du relogement des centaines de milliers de sans-abri qui vivent sous quelques draps dans les rues et sur les places de la capitale. Il n'a heureusement pas plu à Port-au-Prince depuis le 12 janvier, mais les fortes averses tropicales ne sont pas rares dès mars, et la saison cyclonique commence dans quatre mois.

Pour protéger les sinistrés, le président René Préval a demandé 200 000 tentes à la communauté internationale. Le gouvernement a dit avoir identifié deux zones en dehors de la capitale où plusieurs dizaines de milliers de personnes pourraient être relogées, sans toutefois préciser quand. "Il y a au moins un million quatre cent mille sans-abri et le nombre de tentes que nous avons reçues jusqu'à présent est très loin des besoins", souligne Charles Clermont, un ingénieur et banquier chargé par le gouvernement de piloter la commission sur les abris provisoires. "Il faut à tout prix éviter de reconstruire n'importe comment et n'importe où."

"La reconstruction de Port-au-Prince et la relocalisation des réfugiés prendra du temps, mais les tentes ne créent pas d'emplois", rappelle Lewis Lucke, le coordinateur américain pour les secours et la reconstruction. Selon lui, il est préférable de payer les sans-abri pour nettoyer les quartiers détruits et reconstruire des abris provisoires avec les matériaux de récupération. "Nous espérons créer 25 000 emplois d'ici à la fin février", dit-il. Le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) a aussi lancé une opération "cash for work" afin de dégager les gravats. "Il s'agit de renforcer le travail de nettoyage commencé spontanément par les comités de quartier", explique Jean-Marc Cordaro, conseiller du PNUD. Les journaliers sont payés au salaire minimum, soit 180 gourdes par jour plus un repas (soit l'équivalent de 3,6 euros). Le PNUD prévoit d'employer jusqu'à 100 000 personnes, contribuant ainsi à ranimer l'économie haïtienne.

Des engins lourds, bulldozers et pelleteuses, ont commencé à s'attaquer aux montagnes de décombres. En haut du boulevard Delmas, des jeunes se précipitent dans la poussière derrière un Caterpillar, malgré le danger et l'odeur de cadavres. Ils récupèrent tout ce qui peut l'être, ferraille, planches... Des matériaux qui serviront à reconstruire des abris précaires. "Le risque, c'est une énorme bidonvillisation de la capitale", redoute Jean-Marc Cordaro.

Naguère lieu de rencontre de l'élite économique et des diplomates, le Pétionville club s'est transformé en un gigantesque camp de réfugiés. Plus de 40 000 sinistrés ont trouvé refuge sur ce terrain de golf de neuf trous. Trois cent soixante soldats américains, installés autour de la piscine et du club-restaurant, assurent la sécurité.

"Le propriétaire du club veut éviter que le camp ne devienne permanent. Pour protéger les sinistrés, installés sous des draps, nous allons installer de grandes bâches en plastique. Mais nous incitons ceux qui le peuvent à déblayer les décombres et à retourner dans leurs quartiers", dit Donal Reilly responsable de Catholic Relief
Services (CRS), l'ONG chargée de gérer le camp. Petit marché, coiffeur, kiosque d'appels téléphoniques : la vie n'a pas tardé à s'organiser au Pétionville club, en attendant une hypothétique relocalisation.

Jean-Michel Caroit

Le 31 janvier 2010

Lettre de Frère Francklin ARMAND

Chers amis de l’AFU,

Je profite de ce petit temps pris sur mon sommeil pour venir vous remercier pour votre engagement comme AFU mais aussi comme famille, en faveur de notre pays si profondément écrasé.

A part des cadavres qui sont encore sous les décombres, nous essuyons nos yeux et nous mettons debout comme un seul homme pour faire face à la nature qui ne nous fait pas toujours de cadeau.

La solidarité manifestée entre les Haïtiens est à faire pleurer de joie et de bonheur. Même les gens qui n’ont rien donnent de leur indigence.

Par ailleurs, l’aide officielle aux sinistrés est arrivée en grande pompe avec des dizaines de camions de l’Armée de Terre Française pour accompagner maintes ONG Françaises dont Handicap International, Acted, Hamap, pour ne citer que ceux-la. Des hélicos de l’Armée française transportant des troupes et des Officiels. Madame Préval, l’Ambassadeur Didier Le Bret, le Responsable de la Minustha : Monsieur Milet, Rheiner Rosandahl, chef de la Mission Civile de la Minustha, les Autorités Civiles, Policières de Hinche et des centaines de personnes sinistrées ou autres étaient dans nos murs.

Trois sites sont échafaudés : Pandiassou, Papaye et au Centre Ville de Hinche. Mais l’aide disponible est inférieure aux besoins immenses des populations. Soit dit en passant : 52 000 victimes pour les 12 Communes du Département du Plateau Central pour une contrée chiffrée à 500 000 âmes. Tout le monde a faim. Nous ne pouvons pas non plus tout faire. Etant donné que l’Ambassadeur Didier et moi, étions les deux initiateurs de ce programme, vous imaginez ce que cela représente en termes de pression psychologique, de disponibilité, de service. Tout d’un coup, nous devenons ‘ la   référence’ même de l’Etat Haïtien qui passe par nous. C’est fou ! Mais ce rôle historique que nous assumons en humanité et dans la Foi, nous voudrions que l’AFU nous y accompagne et l’étaye.

Nous ne savons pas ou cela nous conduira mais les signaux du Bon Dieu sont clairs : Faire tout ce qui est possible pour notre peuple qui subit un des séismes le plus dévastateur de l’histoire de l’humanité selon certains experts en géophysique. Ce n’est pas un privilège pour nous mais une responsabilité qui exige de nous du sérieux, de la rigueur, du savoir-faire et être hors du commun.

Merci pour votre dernier article (dans Le Monde) rédigé avec tellement de cœur et d’amitié de votre part. Il me va personnellement tout droit au cœur et je vous en remercie encore une fois.

En totale communion fraternelle.

Francklin

Le 29 janvier 2010

Lettre de Frère Francklin ARMAND

Cher Bastien et Responsables AFU,

Je me suis laisse entraîner dans une responsabilité au niveau du Pays suite au séisme qui m’enlève tout le temps. J’ai maigri mais je ne dois pas trop me plaindre…

A cote de cela, la Sœur Armelle m’apporte la correspondance… tantôt l’Internet fonctionne mal et le téléphone sur le plan National est défectueux aussi. Il faut user de beaucoup de patience pour joindre quelqu’un.

Tu me connais assez pour savoir que ce n’est pas par négligence ou manque d’insert que je ne réponds pas. Tu peux toujours essayer par téléphone (Vers 5heures du matin soit 11h. /12h. heure française ou les communications seront moins chargées en Haïti…) De mon cote, aujourd’hui même, j’essaierai de te joindre ou bien Isabelle ou Baudoin.

Lors de notre Conférence a Science –Po, une jeune fille assistant a ma conférence m’avait demande : Quels sont vos besoins ? Je lui avait répondu : Tout.

Aujourd’hui, je te redis la même chose. Haïti est un pays littéralement détruit, en particulier Port-au-Prince, Jacmel, Leogane, Grand Goave. Mais la situation de paupérisation croissante, chronique dans laquelle se débat le pays depuis des décennies fait que c’est l’ensemble  de la société qui est atteinte. Il faudra des années et des années pour reconstruire mon Pays… C’est triste, vraiment triste. C’est seulement maintenant que nous nous rendons compte de l’ampleur des destructions qui nous tombent dessus. Nous étions déjà à genoux, Haïti ne possédait que 40% de son budget annuel, les 60% venaient de la Coopération Internationale. Tout ce que nous pouvons trouver est bienvenu.

J’aimerais que notre Ecole d’entrepreneurs reprennent ses activités et nous voulons mobiliser des centaines de jeunes pour les prochains mois  en vue de relancer la production agricole et rendre disponible la nourriture pour la zone et le pays.

Je vous suis très reconnaissant et vous salue chacun, très fraternellement.

Francklin

Le 22 janvier 2010 | LEMONDE.FR

Point de vue
Haïti, pays-roseau, par frère Francklin Armand

Le monde moderne a connu quatre grandes révolutions : américaine en 1776, française en 1789, Saint-Domingue en 1804 et russe en 1917. Mais celle de Saint-Domingue complète et couronne la révolution de 1789 en intégrant la femme et l'esclave.

Un ramassis d'esclaves arrachés d'Afrique et transplantés sur ce coin de terre a eu le génie de créer son véhicule de pensée (le créole haïtien), parlé par 100 % des Haïtiens, sa propre religion traditionnelle et originale (le vaudou haïtien), sa manière originale de vivre en famille.

Au lendemain de sa libération de l'esclavage, l'Haïtien a deux pays forgés sur un même territoire : l'un, à la manière de l'Europe et l'autre, à la manière de l'Afrique. Deux sociétés se chevauchent parallèlement avec deux modes de pensée, deux cultures. Sciemment, volontairement, nous avons produit ce pays. Mais malheureusement, il sera vite pris en otage par l'armée et la bourgeoisie locale. Ce coin va être transformé en une société d'apartheid ou baïonnettes et fusils feront la loi et le beau temps. "Konstitusyon se papye, bayonet se fe."

Je ne veux pas être méchant, ce n'est pas non plus le moment de l'être ; "sois gentil quand même, Francklin". Mais je me demande, si au départ, nos aînés, que je respecte, ne confondaient pas la notion même de la liberté. La liberté pour le nouvel homme libre ne signifiait-elle pas : avoir d'autres esclaves à son compte ? Aime Césaire écrit ceci : "Un pays est comme un arbre planté, c'est un mûrissement, une chaîne conçue anneau par anneau" ; mais les circonstances historiques, que je ne veux pas évoquer ici, font que nous avons mis en place un pays improvisé, "dans les airs". Nous avons raté la révolution industrielle, la révolution verte et, face à la mondialisation, que comptons-nous faire ? Cette catastrophe naturelle, qui s'abat sur nous au seuil de l'année 2010, peut-être un point de départ et une opportunité abyssale pour Haïti car toute crise est signe de croissance.

Pour avoir eu la chance de séjourner à Hiroshima, au Japon, et dans le désert du Sahara au Maghreb il y a moins de quatre ans, je ne veux pas laisser tomber les bras. Je demande solennellement à tous les Haïtiens, hommes et femmes, de se mettre immédiatement au travail pour reconstruire le pays. Nous sommes capables et nous devons le faire. Nous n'avons pas perdu une guerre mais une bataille. C'est vrai, le fait n'est pas inédit, le pays a connu des séismes de cette amplitude en 1778 et en 1842. Mais, à part quelques secousses sismiques de faible intensité, les catastrophes qui nous sont familières sont les cyclones qui touchent les petits pays, les pauvres des bidonvilles. Mais dans le cas de ce séisme d'aujourd'hui c'est l'élite intellectuelle, économique, ecclésiale et politique qui est majoritairement atteinte. Et c'est pour cette raison que la diaspora et la jeunesse haïtienne, qui représente plus de 60 % de la population, ont un rôle cardinal, urgent et indispensable à jouer.

Je savais que mon pays était aimé par tous les autres pays de la Terre mais la manifestation qui se dégage en notre faveur me sidère et me touche profondément. Reconstruisons, "reconstruisons" est le nom de la charité en Haïti. Dans les six mois à venir, nous devons être en mesure de produire à manger pour subvenir dans une large part aux besoins en nourriture.

L'Etat haïtien vient de faire l'acquisition de plus de 400 tracteurs, de motoculteurs, de pompes d'irrigation, d'achat de semences, de bus, de véhicules tout-terrain, une flotte d'équipements lourds… nous devons nous mettre au travail. Nous devons rapidement mobiliser notre jeunesse et lui proposer le défi d'aller dans les champs pour creuser des bassins piscicoles, planter des légumes, prendre soin des victimes en installant des abris provisoires pour les gens qui n'ont plus de maison, aider les gens à dépasser leur traumatisme.

Dans la deuxième phase, il faut participer à la reconstruction dans un genre de "plan Marshall" que nous devons concevoir nous-mêmes avec l'aide de la communauté internationale en endettant le pays.

Je formule le vœu, au moment où se prépare une grande conférence internationale sur Haïti, que les contributions de la communauté internationale, qui veut aider mon pays, soient rassemblées en un fonds commun, géré conjointement par le gouvernement haïtien et les bailleurs.

Jusqu'à présent, l'aide au développement a été trop fragmentée en une multitude de projets et d'opérateurs qui imposent chacun leurs propres procédures. Il faut redonner une capacité d'initiative aux Haïtiens eux-mêmes. Le cas d'Haïti exige de repenser l'aide au développement telle qu'elle est mise en œuvre actuellement.

Nous ne pouvons accepter de vivre éternellement au crochet des autres pays de la planète, c'est hypothéquer notre dignité et notre souveraineté de peuple libre, indépendant et fier. Nous ne devons et ne pouvons pas nous conduire en peuple arrogant et irresponsable dans la situation à genoux dans laquelle nous nous trouvons aujourd'hui.
Nous disons merci à tous les amis d'Haïti, du Monde, à tous les Etats, à la France et aux Etats-Unis en particulier. Nous vous serons éternellement reconnaissants.

Frère Francklin Armand

Le 22 janvier 2010 | La Croix

"Je retournerai à Haïti...", par Michel Barnier, commissaire européen

"Je vais chaque année à Haïti. J’y suis attaché depuis quinze ans, lorsque j’ai rencontré le F. Franklin Armand. Une sœur (NDLR : appartenant à la congrégation catholique de Frère Franklin), amie de jeunesse de mon beau-père, nous a fait découvrir cet homme, qui a un vrai charisme et est devenu un ami.

Lorsqu’il vient à Paris, il habite chez nous. Ma femme, Isabelle, préside l’association Fraternité universelle qui soutient son œuvre. Ce que Frère Franklin réalise à Haïti, près de Hinche, est un exemple de développement durable. Il a prouvé que l’agriculture vivrière marche. Il a d’abord reboisé et ramené l’eau pour ensuite permettre l’élevage et l’horticulture et construire des écoles. Il a ainsi fixé des milliers de gens dans cette région, qui seraient autrement allés remplir les bidonvilles de Port-au-Prince, les plus misérables que j’ai pu voir.

Haïti n’est donc pas une terre de malédiction ! La reconstruction de ce pays doit commencer par l’agriculture car cette activité peut reprendre même avec l’insécurité. Le tourisme, lui, ne pourra s’ajouter qu’une fois la sécurité rétablie. Et ce n’est pas le commerce et le libre-échange qui vont permettre aux Haïtiens de se nourrir. Ce pays était naguère autosuffisant. Aujourd’hui, tous les œufs sont importés !

Je retournerai à Haïti. J’ai été touché par ce peuple, par sa dignité dans l’extrême pauvreté. J’avais visité autrefois l’école d’agronomie de Port-au-Prince. Naguère rayonnante dans les Caraïbes, elle avait été dévastée par l’insurrection civile. Laboratoires, dortoirs, ordinateurs, il n’y avait plus rien. Mais les étudiants m’y attendaient quand même, leur livre en main, prêts à étudier. Je leur ai dit “on va reconstruire”. Ce qu’on a fait par la suite, en coopération avec la région Bretagne.

Haïti a souffert de l’indifférence de la France. On lui a fait payer son indépendance. Pourtant, ce pays concentre et additionne tous nos défis diplomatiques : la misère, l’écologie, la francophonie et la coopération. C’est ce que j’avais expliqué, comme ministre des affaires étrangères en 2004, à tous les ambassadeurs de France réunis à Paris, en leur montrant deux petits cailloux blancs. Je les avais ramassés quelques mois auparavant dans un village haïtien balayé par des pluies diluviennes. À cause de l’incroyable déforestation, rien n’avait retenu un torrent de cailloux de se déverser sur les maisons. J’ai toujours ces deux cailloux aujourd’hui sur mon bureau."

Le 22 janvier 2010 | LEMONDE.FR

Haïti, les enjeux de la reconstruction
Retrouver foi en l'"Homme debout", par Véronique et Baudouin Albanel

"Ce que nous attendons de l'extérieur ce n'est pas de construire pour nous des routes, des hôpitaux, c'est de nous aider à être nous-mêmes et de nous en donner les moyens. Notre pays est agraire à 70 %. C'est la paysannerie notre force vive, c'est elle qui nous aidera à entrer dans le XXIe siècle". Ces déclarations de notre ami haïtien Frère Francklin Armand, fondateur des Petits Frères et Soeurs de l'Incarnation, sont d'une brûlante actualité. Pourtant, elles datent de 1997 (Paysan de Dieu. La longue route du peuple haïtien, Bayard).

Le 12 janvier, Francklin était à Port-au-Prince. Le sort l'a épargné, ainsi que la majorité des enfants des rues placés sous sa protection. Alors, comme toujours depuis trente ans, il s'est mis au travail pour dégager et soigner les blessés, accompagner les mourants. En son établissement du Petit Cazeau, entre Cité Soleil et l'aéroport, il a érigé un centre d'accueil afin d'héberger 700 personnes et bientôt 2 000. A Pandiassou, à 140 km au nord, sur le plateau central, là où il a fondé sa congrégation, en 1976, Francklin installe un nouveau centre, d'une capacité de 3 000 personnes, pour les survivants qui fuient la capitale. Comme souvent, il sait mobiliser les bonnes volontés et travailler en étroite collaboration, notamment avec l'ambassade de France. Dans quelques jours, il recommencera ailleurs.

S'il en avait le temps, si les moyens de communication le lui permettaient, il aimerait dire à ses nombreux amis français et aux lecteurs du Monde que, même s'il ne pourra jamais comprendre ce drame, il faut garder l'espérance et avoir foi dans les capacités de son pays à sortir de toutes ces années de misère et de violence, à se redresser après cette épouvantable épreuve. Il nous dirait qu'il faut partir des sources du mal, de ce qu'il appelle les quatre érosions : érosion de la terre, érosion rurale, érosion des cerveaux, érosion spirituelle.

Les Haïtiens cuisinent, se chauffent au bois et, depuis des décennies, déciment les forêts qui maintenaient la terre cultivable. La première urgence est de reconstituer cette terre, de la replanter et de l'irriguer. A Pandiassou et aux alentours, Francklin l'a fait. Venant de Port-au-Prince, on découvre soudain cette oasis de verdure avec ses champs, ses cultures et ses retenues d'eau, au milieu de friches et de terres grises.

L'érosion des terres a accéléré l'afflux des paysans vers la capitale et ses mirages. D'où la surpopulation de la banlieue et des bidonvilles de Port-au-Prince. Il faut favoriser le retour dans les villages, nous dirait Francklin. Il a donc entrepris de creuser des lacs pour retenir l'eau des pluies et permettre, durant la saison sèche, l'alimentation du bétail, la pisciculture et l'irrigation des terres. Avec l'aide du gouvernement haïtien et certains concours internationaux, dont l'Agence française de développement (AFD), cent vingt lacs sont déjà opérationnels. Peu semblent touchés par le séisme.

Evoquant l'érosion des cerveaux, Francklin pense au départ des nombreuses élites qui, certes, aident leurs parents restés au pays, mais qui font défaut aujourd'hui. Il fait aussi allusion à la quasi-absence d'artisans et de PME, indispensables au développement et à la reconstruction. C'est pourquoi il a créé des centres de formation technique, de maçonnerie, d'électricité, de plomberie, de menuiserie et d'agriculture, pour laquelle il a lancé une école spécialisée avec l'espoir d'en ouvrir d'autres à travers le pays. Pour l'installation des futurs entrepreneurs, il compte sur les organismes de microcrédit mais, pour les paysans, il a mis en place un crédit-nature.

Haïti ne manque pas d'intellectuels, de poètes et d'artistes. Le visiteur est toujours surpris par un tel foisonnement d'intelligence au milieu de tant de pauvreté. Mais sans doute faudrait-il à cette île davantage de foi en elle-même et en l'avenir, de capacité à travailler et réaliser ensemble. Seul Francklin serait en ce domaine habilité à parler de ce qu'il ressent de l'âme de son pays, qu'il voudrait voir se mobiliser et s'organiser davantage. Nous savons que Francklin est loin d'être seul et que d'autres Haïtiens entreprennent également de magnifiques réalisations dans des zones parfois très isolées. Après cette catastrophe, ce qu'a pu entreprendre Francklin n'est sûrement pas le seul modèle, mais nous pensons tous que ses principes essentiels sont les bons : réhabilitation de la terre, reflux de l'exode rural, éducation, mobilisation de la diaspora et confiance du pays en lui-même.

Frère Francklin sait que l'aide internationale ne sera efficace que si les Haïtiens prennent en main leur destin. S'il est un message que Francklin aimerait nous délivrer aujourd'hui, ce serait, certainement, pour reprendre son expression, que chacun respecte en l'Haïtien "l'Homme debout".

Le 19 janvier 2010

Les premiers dons

L’AFU a ouvert une ligne de fonds « urgence séisme » reversés intégralement aux communautés pour soutenir l’action d’urgence montée par Francklin et l’Ambassade de France :

Les fraternités des Petits Frères et des Petites Sœurs de l'Incarnation de Pandiassou avec une équipe de 200 paysans sur la zone vont assurer l’organisation et la logistique pour accueillir 3000 personnes de Port au Prince qui vont être évacuées par voie militaire.

La région de Pandiassou avec ses lacs collinaires et ses réalisations, fruit de l’action des Communautés de l’Incarnation depuis 30 ans s’apprête donc à devenir l’un des lieux d’accueil des populations sinistrées qui quittent les zones dévastées dans un exode massif vers les campagnes haïtiennes.

Le 18 janvier 2010

Lettre de Frère Francklin ARMAND

Chers Amis de mon Pays et du monde entier,

J’ai finalement le courage de prendre une plume pour rédiger ces quelques lignes. Je suis effondré, terrassé, anéanti, ratiboisé, cuisiné, voila tout ce que je peux dire. Je remercie le Bon Dieu d’avoir permis que je vive dans ma chair et constate de visu ce phénomène  inédit, terrifiant qu’est un séisme de 7.3 sous l’échelle de “Richter”. 
    
De constater de visu, l’effondrement de centaines, de milliers de maisons, de morts jonchant les rues de la Capitale, des gens sans dessus-dessous errant la Capitale sans savoir ou aller.

Un ami qui m’est très cher, après le séisme a marche au moins 7 kilomètres à pied pour venir me dire : Francklin, je n’ai plus de maison et me dit de suite au revoir. C’est  uniquement cela que je viens te dire et il repart à l’ instant chez lui. Cet ami, dans un temps normal n’agirait pas comme cela. C’est signe que son mental est totalement en désordre. 

Le nombre de gens qui perdent  la tête sont nombreux. Des amis de partout m’appellent pour me dire : Je n’ai plus de maisons, mes enfants sont  morts. J’ai perdu deux, trois, quatre enfants, mon mari, ma femme… Un autre ami m’a appelé pour me dire: Ma cousine, son mari, et leurs enfants sont ensevelis sous les décombres de leur maison.

Suis-je dans le rêve ?

Suis-je devenu tout d’un coup extra-terrestre ?  Est-ce réel tout ce que je vois de mes yeux et tout ce qu’on raconte ?
 
Les principales infrastructures de notre Eglise Catholique de Port au Prince et de quelques villes de Province sont totalement rasées avec des morts innommables et innombrables. La Cathédrale de PauP. Signe de fierté ecclésiale est totalement en ruines, notre Archevêché Métropolitain et de nombreux membres de notre église: Notre Archevêque, Evêque, prêtres, religieux, religieuses, laïques, professeurs, élèves, collaborateurs sont éteints, sans parler de dégâts matériels abyssaux.

A petite place Cazeau, nous avons vu le déluge  des voisins sans dessus-dessous, courant partout, des morts et des morts. Je ne peux oublier l’image d’un jeune mourant en ma présence dans la cour de sa famille ou, sous un arbre, un jeune médecin lui  plaçait une perfusion. Le petit Comite que nous avons monté et nous-mêmes, ne pouvant plus respirer les odeurs pestilentiels de cadavres, avons pris la décision d’enterrer les nombreux morts dans notre école Françoise et Rene de la Serre, dans un trou creuse  pour l’entreposage d’ordures.  Le traumatisme était tel que les Parents ne sont pas venus, chacun venait jeter la dépouille qui est sienne et repartait pour ne pas assister a cette scène tragique  : L’Inhumation d’un proche est dans cette occasion inhumaine et bestiale.  La souffrance se lisait sur le visage silencieux des gens qui n’avaient plus le courage de sourire dans un pays ou le sourire faisait partie de la politesse haïtienne.

Mais, face a tout cela, Mon Dieu, que veux-tu, que veux-tu nous dire ?  Je sais jusque dans mes entrailles que tu es le Dieu qui nous aime, nous crée, nous sauve, nous forme, nous envoie.
 
Je sais que l’Eglise est tienne, tu l’aimes d’un amour inconditionnel, gratuit et désintéressé. Tu n’as aucune feinte et magouille en toi. Tu es le Dieu de la Bonté et de la Miséricorde. Ta Justice et ta Miséricorde  ajustées a tous les humains. Tu es  un Mystère. Ta Grace aussi est un Mystère. Mais le mal n’est-il pas un Mystère également ?

Je ne pourrai jamais te comprendre, ta Grace également. Je ne cherche pas a comprendre ce mal mortel qui nous tombe dessus brusquement, nous tue, nous humilie, nous met a genoux, mais nous savons que le mal n’a pas le dernier mot : L’amour croit tout, comprend tout, accepte tout …  Jésus, Ton Fils, nous disait : Courage, j’ai vaincu le monde. 

Merci Mon Dieu pour ce que tu es, ce que tu fais. Nous t’aimons comme tu nous aimes. Nos vies et nos esprits sont entre tes mains.

Francklin

PS-    Actuellement, nous organisons  l’évacuation des personnes de Port au Prince pour se rendre en Provinces. En ce qui nous concerne, nous sommes en lien direct avec l’Ambassade de France qui nous aide a réaliser cette action concrète.

A PPCazeau, 700 personnes sont accueillies et envisageons avec un traiteur de nourrir 2000 personnes.

Dans le Plateau Central : Pandiassou, Thomonde, Papaye: accueil de 3000 personnes. Des comites se forment pour prévoir et accueillir les personnes.

En une autre étape, Jeunes étudiants et autres vont être mobilises pour organiser et travailler a la production alimentaire future...

Paris, le 16 janvier 2010

Lettre de l’AFU

Chers amis,

Après le violent séisme qui a frappé Port au Prince et Haïti, nous tenons à partager avec vous les brèves informations que nous avons reçues du Frère Francklin Armand et des Petits Frères et Petites Sœurs de l’Incarnation (PFI, PSI).

D’après les premières informations, Francklin, Emmanuelle et les PFI et PSI sont en vie. Ils recherchent leurs familles, enterrent les victimes et se regroupent à Pandiassou. Rappelons que la communauté de l’Incarnation y a son siège (sur le plateau central) mais qu’une grande partie de ses activités est située à Port au Prince. Francklin fait état d’une situation apocalyptique. Nous craignons le pire pour les installations de Petite Place Cazeau et Carrefour : écoles, restaurant communautaire, foyer d’hébergement des enfants des rues, centre de nutrition, centre de formation technique et école d’agriculture.

Juste avant le séisme, Francklin nous faisait part de l’appauvrissement croissant de la population, du fléau de la faim rongeant les hommes et l’espoir. Dans un état permanent d’urgence, les pauvres affluaient vers les centres de la communauté pour y trouver de la nourriture. Désormais, il y a 3 millions de sans-abri dans Port au Prince.

L’AFU ouvre aujourd'hui une ligne de fonds « urgence séisme » pour aider Francklin à nourrir et secourir les milliers de victimes qui, faute d’avoir accès immédiatement à l’aide internationale, se tourneront vers lui et vers sa communauté, à court et à moyen terme.

Pour aider Haïti à se relever, nous vous invitons à nous faire parvenir vos dons aux coordonnées ci-jointes. L’AFU versera l’intégralité de vos dons pour l’action de Francklin.

En tant que proche de Frère Francklin et membre du bureau de l’AFU, nous vous remercions de votre soutien et vous donnerons des nouvelles de la communauté et de leurs actions sur le site internet www.haiti-afu.org.

La présidente Isabelle Barnier et toute l’équipe de l’AFU

PS : Lors de son passage en Europe en octobre 2009, Francklin a apprécié de rencontrer les donateurs et amis de l’AFU, sensibles à son action et au sort d’Haïti. Nous vous invitons donc à faire parvenir par email (haiti-afu@hotmail.fr) vos messages et vos prières que nous lui enverrons.

Télécharger le bulletin d'envoi de don